Il faut dérouler le tapis rouge pour Pierre Perret, très grand artiste de notre belle chanson francophone, né en 1934 et qui a donc eu 92 ans en 2026, et qui a traversé les deux siècles, un peu acteur, très amateur de gastronomie et de bistrots, très bon vivant, comme on aime, et beaucoup chanteur, en produisant un nombre incroyable de chansons dont une majorité resteront comme des références dans le patrimoine français. Ce qui me semble notable chez lui (et c’est assez rare dans l’histoire), c’est qu’il a créé une œuvre protéiforme, toujours adossée à une exigence formelle et poétique, avec cette pointe constante d’humour (cet art de chanter presque en rigolant), mais en s’engageant dans des registres extrêmement divers, que j’essaie ici de classer.
Je pense qu’il est avant tout connu pour ses chansons sociales, qui ont marqué plusieurs générations de Français : « Les jolies colonies de vacances » (1966, dispositif très en vogue à l’époque), « La cage aux oiseaux » (1971) ou « Donnez-nous des jardins » (1975, prémisses de l’écologie ?), « Le plombier » (1973, drôle complainte professionnelle) voire « Le zizi » (1975, l’éducation à la sexualité à l’école). Mais la limite entre le social et l’engagement politique (ou géopolitique) est ténue et Pierre Perret s’est engagé sur plusieurs fronts : « Lily » (1977, les conditions de l’immigration), « Mon p’tit loup » (1975, les violences faites aux femmes), « Riz pilé » (1989, l’Afrique traditionnelle), « La bête est revenue » (1998, la montée des extrémismes), « La femme grillagée » (2010) ou « La petite Kurde » (1992, le sort des femmes dans des pays où la religion impose ses contraintes).
Bien ancré dans la culture rabelaisienne et orale, donc parfois triviale et argotique, il a également produit beaucoup de chansons tantôt drôles (« Le tord-boyaux » 1964, « Les baisers » 1968), tantôt paillardes, crues mais souvent finement formulées (qui ne lui ont pas apporté que des compliments J), comme « Le cul de Lucette » (1971), « C’est l’printemps » (1981), « La Corinne » (1995) ou « Mon chibre » (1995).
Et comme souvent dans la chanson, les morceaux exprimant l’amour sous différentes formes affleurent : « Estelle » (1975), « Blanche » (1966), « Au café du canal » (1977), etc. Alors que de nombreux « anciens » artistes se contentent de recycler leurs « anciens » morceaux, Pierre Perret a sorti en 2023 un nouvel album, en collaboration avec les Ogres de Barback. Album plein de dynamisme et de critique, que je vous conseille, car une capacité d’indignation toujours intacte à cet âge est un exemple respectable : « Paris saccagé » (2023), « Les confinis » (2023) ou « Les larmes des pauvres » (2023). J’ai assisté au concert très touchant de Pierre Perret vendredi 8 décembre 2023 au Cirque Royal de Bruxelles. Il était d’une vitalité incroyable, enchaînant un set de plus de deux heures où alternent anciennes chansons (autant dire des classiques profondément liées à la culture française – mais que le public belge connaissait par cœur) et nouveaux morceaux, quasiment sans support textuel d’appoint pour ne pas se manquer dans les paroles. A son âge, chapeau ! La voix, parfois légèrement éraillée, reste juste et ferme, avec cette interprétation si particulière où les sourires semblent intégrés aux chansons, et où l’humour est constamment présent. L’orchestration s’avère idéale avec de très bons instrumentistes (batterie, guitare et surtout contrebasse, accordéon et violoncelle). Une réelle réussite !
Dans toute cette création pléthorique et d’une si grande qualité, je vais faire une sélection toute subjective, à vrai dire intime, car Pierre Perret m’a réellement accompagné au fil de ma vie.
« Quand le soleil » (1972) : je crois que c’est sa chanson que je préfère, évoquant un instant de vie amoureuse, idéal, idéalisé mais en même temps très simple, plein de poésie et de douceur, c’est magnifique et enviable.

